MON JOURNAL
BERLUSCONI, LA TÊTE AU NUTELLA
tratto da Libération di sabato 25 marzo 2006

SAMEDI
Ethiques d’éthyliques
En train au départ de Francfort, vers la Foire du livre de Cologne, à travers des bois enneigés. Température extérieure, moins 3, à l’intérieur des wagons, climat tropical. Les voyageurs allemands ont presque tous, devant eux, un minuscule ordinateur et un énorme sandwich. On parle très peu, le silence n’est interrompu que par le gazouillis des téléphones portables. Heureusement, la seule qui ait envie de parler est une sympathique dame germano-russe aux cheveux couleur betterave, assise près de moi. Elle s’inquiète à cause du Mondial de foot, elle craint que les supporters ne démolissent l’Allemagne. «Les Italiens boivent? me demande-t-elle. Et quand ils sont saouls, ils font quoi?» Je lui réponds: «En général, ça les rend plus joyeux ou plus tristes, ou les deux à la fois.» Tout en bavardant ainsi, nous échangeons des informations sur nos propensions éthyliques respectives, et arrivons aux conclusions suivantes: quand ils sont saouls, les Allemands chantent. Les Russes dansent. Les Suédois se jettent dans des lacs gelés. Les Finlandais continuent à boire. Les Anglais se déshabillent. Les Français parlent. Les Japonais demandent à leurs accompagnateurs de les surveiller. Les Américains font des statistiques sur l’alcoolisme.

DIMANCHE
L’Avaleur d’oeufs
De Cologne à Leipzig en train, encore dans le froid. Près de moi, cette fois, est assis l’Avaleur d’oeufs, un colosse qui descend des oeufs durs comme si c’étaient des chocolats. Tout en dévorant, il écoute de la musique dans son walkman. Aux gestes héroïques qu’il dessine dans l’air, je dirais qu’il est aux prises avec Wagner. Au sixième oeuf, il s’aperçoit de ma présence, reconnaît mon ethnie et m’apprend qu’il est en train d’écouter un ténor italien. «Bocelli Berlusconi Benigni», énumère-t-il, complice. Je lui réponds en anglo-allemand que, pour des raisons évidemment différentes, aucun des trois ne me plaît. Il me regarde comme si j’étais un criminel et ne m’adresse plus la parole. Je remercie le ciel de ne pas être un oeuf. A Leipzig, la Foire du livre est bondée et très colorée, car si les jeunes se déguisent, ils entrent presque gratis. Parmi les personnages de manga et les mini-catwomen s’avance un gamin à l’énorme perruque blanche. «Et toi, qui es-tu?» «Mozart, non?» répond-il.

LUNDI
«Momentanément vivant»
Arrivée à Berlin. Sous la neige, la ville est toute blanche et noire. Elle a la beauté d’une vieille star du muet. Nous allons faire une lecture dans le foyer du Berliner Ensemble. Ici, tout paraît inchangé, l’esprit de Brecht flotte parmi l’odeur de bois ancien. Soudain, un préposé à la scène se donne un coup de marteau sur un doigt et brise le sortilège, avec un sonore «merde». J’écoute Hermann Beil, un monstre sacré du théâtre européen. Après la lecture, rendez-vous avec une étudiante allemande qui rédige une thèse sur moi. Dans son mail, elle m’expliquait qu’elle m’avait choisi en tant qu’écrivain «momentanément vivant». Je lui ai répondu que je comprenais le sens de sa phrase, mais qu’elle aussi était «momentanément vivante», même si elle avait plus de chances de survie que moi. Elle m’explique qu’évidemment elle voulait dire que Pirandello, Buzzati et Sciascia étant morts, elle a dû se contenter de moi pour échanger des informations. Même si elle est très sympathique, quand elle me regarde, j’ai envie de faire un signe de conjuration momentanément et typiquement italien.

MARDI
Fast-food de l’inconscient
Entre Berlin et Vienne, enfin du soleil. A la consigne, un compatriote m’arrête et me demande si mon portable marche aussi en Autriche. Je réponds oui, avec orgueil. «Pas le mien, bordel de merde», dit-il, furieux. Son visage est aussi pâle que si on lui avait débranché son respirateur artificiel. «Vous me prêtez votre portable un instant, pour que je téléphone à ma femme?» demande-t-il. «Ma chérie, fait-il, je voulais te dire qu’ici ce putain de portable ne marche pas, je t’appelle du téléphone de quelqu’un, on ne pourra donc pas se parler.» A l’autre bout, il y a une réponse laconique, et le compatriote me rend mon portable. Voilà, ils n’avaient rien à se dire, mais maintenant ils savent qu’ils ne peuvent pas se dire le rien qu’ils avaient à se dire.
Vienne est vraiment le centre de l’Europe, les panneaux routiers indiquent à droite Prague, à gauche Budapest. Il y a des choses rarissimes, comme une plaque rappelant Staline et le panda géant du zoo. Lecture dans une magnifique Literaturhaus dédiée à Canetti. Dans un hôtel se tient un cours de «schnell Psychoanalyse». En trois mois, on t’apprend à psychanalyser ta femme ou ton mari. L’affaire sent un peu l’arnaque. Un fast-food de l’inconscient, un McFreud. Nous passons devant la maison où Freud tenait ses premières séances. Je ne lui dis pas ce que j’ai vu dans l’hôtel.

MERCREDI
Supporteur de la Juventus
Retour dans la patrie. A Rome, le ciel est nuageux, mais la température est douce. Dès que je monte dans le taxi, le chauffeur m’apostrophe: «Attention, si vous êtes un supporteur de la Juventus, je ne vous prends pas, je viens de m’engueuler avec l’un d’eux.» Je pense: bienvenue à la maison. Je lui réponds: «Je suis pour Bologne qui est une petite équipe minable de deuxième division.» Il sourit, plein de commisération, et me dit: «Je plaisantais, je vous aurais pris... peut-être.» Sur la route de l’aéroport m’apparaît le visage de Berlusconi qui me sourit depuis des affiches gigantesques, tous les cent mètres. Sur certaines, il a une chevelure normale, sur d’autres, on dirait que sa tête est tartinée de Nutella. «Vous l’aimez, notre premier?» demande le chauffeur. Je réponds: «Pas du tout.» «Moi, me dit-il, je suis indécis. J’ai voté pour lui la dernière fois, mais cette fois je ne sais pas. Donnez-moi une raison de ne pas voter pour lui.» «J’en aurais mille, lui dis-je, mais quand je regarde les affiches... Il ne me plaît pas parce qu’il a honte de vieillir. Pourquoi tous ces liftings, le fond de teint, les cheveux greffés, le Botox? S’il a une tête d’homme honnête, comme il l’a dit une fois, pourquoi la change-t-il?» «Vous avez peut-être raison», dit le chauffeur de taxi, pensif. Si on gagne par une voix d’écart, cher Prodi, ce sera grâce à moi.

JEUDI
Petit musée, grand projet
Conférence de presse pour un projet dont nous rêvons depuis longtemps. C’est le musée des créatures imaginaires, un musée ludique pour enfants et adultes, à faire tourner dans les villes italiennes. Moi, j’écrirai les histoires et j’inventerai les créatures, Francesco Tullio Atlan, génie de la satire, dessinera les planches et Pietro Perotti, ancien ouvrier Fiat et magicien du caoutchouc mousse, réalisera les modèles. Des plus petits insectes, comme le scarabée-ouvrier qui serait le cauchemar de Villepin, au keskecésaure, le squelette de dinosaure le plus bizarre du monde. La moitié du musée sera inventée par nous, l’autre moitié par les enfants qui pourront apporter des dessins, des modèles réduits, des histoires. Le but de tout cela, c’est de financer Amref Italia, association qui organise des projets d’assainissement du territoire, construit des puits et combat la malaria en Afrique. Elle compte une centaine de personnes, opérateurs et volontaires, et cinq cent mille membres qui la soutiennent. Heureusement, c’est cela aussi, l’Italie.

VENDREDI
Longue vie à Dario Fo
Promenade dans Rome. Toute la ville est tapissée d’affiches électorales illégales. Chaque nuit, quelqu’un colle la sienne par-dessus celle des autres. Les affiches de la droite de Fini sont recouvertes par celles de l’extrême droite d’Alessandra Mussolini. Sur celles de la gauche sont superposées celles de la Ligue du Nord. Le candidat est Cecchi Gori, un producteur banqueroutier qui n’est pas du tout du Nord, au contraire, il fait partie de la nomenklatura romaine tant détestée. Mais c’est bien connu, quand il s’agit de ratisser des voix...
La gauche aussi a inséré dans ses listes quelques candidats pas vraiment irrésistibles. Vittorio Sgarbi, passé des rangs berlusconiens au centre gauche d’un bond de félin. Cirino Pomicino, magouilleur du Sud. Et tout le monde avait fait la grimace devant la candidature de Vladimir Luxuria, transsexuel télévisuel, qui s’avère, en fait, sérieux et très compétent. J’adresse mes voeux par téléphone à Dario Fo, qui fête demain ses 80 ans. Lui et Franca Rame sont un peu malades, mais ils ont encore une énergie incroyable. Lui dirige des opéras et elle a posé sa candidature au Sénat. Et ils arrivent encore à déranger, à droite comme à gauche. A Milan, il y aura une grande fête pour Dario. Mais comment oublier qu’en Italie personne ne lui a jamais octroyé un théâtre permanent, si bien que Dario et Franca ont joué, durant la moitié de leur carrière, sous des chapiteaux? Longue vie à toi, Dario, maître souriant et en colère.
Rome resplendit, printanière. A la télévision, on rapporte la dernière sortie de Berlusconi. Une petite cloque de bile — c’est comme ça que je l’avais définie, un jour, et je persiste. Il sait que pour éviter la défaite, la dernière arme consiste à empoisonner le climat électoral des dernières semaines. Il a des paroles haineuses, dans l’ordre, pour les: magistrats, industriels progressistes, communistes (c’est-à-dire tous ceux qui le critiquent); intellectuels en général, historiens, syndicalistes, sociologues, altermondialistes, arbitres de foot, maires, ouvriers grévistes, prêtres ouvriers, couples en concubinage, alliés qui le trahissent, proEuropéens, immigrés, clandestins ou pas, journalistes italiens et étrangers, acteurs comiques, étudiants, enseignants rebelles et sondeurs menteurs.
Parviendrons-nous à réélire un homme qui hait 90% de ses compatriotes?

(Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli)


Stefano Benni